Éditorial · 31 août 2026

Plaidoyer pour mettre de l’eau dans la piscine avant d’en écrire les règlements!

Piscine à couloirs inoccupée bordée de dizaines de panneaux de consignes et pictogrammes ; un sauveteur est juché sur sa chaise ; quatre personnes en maillot, serviette sur l'épaule, attendent derrière une rambarde.

Dimanche matin d’août. Café, silence, chat sur les genoux, Substack. Je tombe sur le dernier billet de Marie Dollé, écrit en collaboration avec le psychologue clinicien Matthieu Ferry : « Et si l’IA nous rendait plus libres ? ». Vingt minutes plus tard, je l’avais partagé à des collègues avec un enthousiasme franchement suspect chez quelqu’un qui a fait du scepticisme méthodique son fonds de commerce.

Pourquoi ce texte m’a-t-il remué à ce point ? Parce qu’il met des mots — et des concepts autrement plus solides que les miens — sur quelque chose que j’observe depuis près de deux ans dans ma pratique d’accompagnement des organisations qui déploient, ou tentent de déployer, l’IA générative : universités, administrations publiques, associations et entreprises touristiques confondues.

Partout, le même rituel d’ouverture. Avant même de parler d’usages, on me tend fièrement le document. LA charte, la fameuse charte ! Les principes. Le « cadre d’usage responsable ». Et presque partout, au fond, le même document. Question amusante : avez-vous déjà compté les verbes de ces documents!?

Comptons les verbes !

Je me suis livré à l’exercice sur les principes d’usage de l’IA générative publiés ce printemps par l’UQAM — document public, démarche sérieuse, gens de bonne volonté, je le précise d’emblée. Recension complète des énoncés de comportements attendus : cinquante-cinq. De ces cinquante-cinq, quarante-neuf relèvent de la vérification, de la restriction, de la justification, de la déclaration ou de la protection. Disons qu’on est pour le moins dans le registre de la méfiance ! Six — à peine six ! — relèvent de l’habilitation : expérimenter, explorer, considérer ces outils comme des leviers. Et encore : chacun des six est aussitôt bordé de conditions (« de manière réfléchie », « avec parcimonie », « en justifiant son choix »).

Le verbe recteur (jeu de mot !) de ces documents n’est pas « explorer », c’est « vérifier ».

Et qu’on ne m’accuse pas de tirer sur l’UQAM : les cadres « éthiques », les chartes de l’IA ou encore les Principes d’utilisation de l’IA sont du même genre que ceux que je croise ailleurs — ministères, associations sectorielles, grandes organisations. Ils sont souvent coulés dans le même moule: grammaticalement incitatifs (on y est « encouragé à », « invité à ») mais sémantiquement prohibitifs. On croit écrire un cadre d’expérimentation, mais on codifie – voire on institutionnalise – une méfiance.

Une impression de déjà-vu ? Moi aussi. Vers 2010, nos organisations rédigeaient leurs « politiques d’utilisation des médias sociaux » — de beaux documents qui, en pratique, servaient surtout à bloquer Facebook sur les postes de travail. Cinq ans plus tard, les mêmes organisations affichaient des postes de gestionnaires de communauté. Et ne parlons pas des chatbots — que personne n’a eu besoin d’interdire puisque les usagers s’en sont chargés.

D’où vient ce réflexe? D’une théorie implicite, jamais formulée mais partout à l’œuvre : on produirait l’autonomie par la mise en garde. On formerait donc des utilisateurs de l’IA libres et critiques en leur apprenant d’abord — et surtout — à se méfier. Or c’est très exactement le contraire que nous enseigne près d’un siècle de psychologie du développement. Et c’est là que le billet de Marie Dollé entre en scène.

Les lunettes du myope

Son billet commence par dissiper une confusion que toutes nos chartes entretiennent : celle du mot « dépendance ». Avoir besoin d’une ressource extérieure n’est pas une pathologie — nos vies entières reposent sur des architectures d’interdépendance, des agriculteurs qui nous nourrissent aux ingénieurs qui nous éclairent. La dépendance pathologique, c’est autre chose : persister dans un comportement globalement nuisible malgré ses conséquences. Confondre les deux, c’est confondre la paire de lunettes et la substance illicite.

L’image de Dollé est imparable : viendrait-il à l’esprit de quiconque de confisquer ses verres à un myope pour « renforcer son autonomie »? Évidemment non. Les lunettes ne diminuent pas sa liberté ; elles élargissent son champ d’action. Ce qui — note-t-elle finement — ne dispense pas de s’interroger sur ce que le myope choisit de regarder une fois que son monde a été tiré du flou.

Son billet convoque ensuite trois références que tous les pédagogues de nos universités — je dis bien tous — ont enseigné à leurs étudiants. Vygotski et sa zone proximale de développement : l’appui présent construit l’autonomie future. Kohut et sa « frustration optimale » : ni trop d’aide, ni trop peu et le bon dosage qui varie selon les individus et selon les moments. Et la théorie de l’attachement : un enfant n’explore pas le monde parce qu’on le prive d’une présence sécurisante pour forcer son autonomie ; il s’y aventure parce qu’il dispose d’une base suffisamment solide et sécure, avec la certitude qu’un soutien lui restera accessible.

Puis vient la phrase qui m’a fait reposer mon café. Entre la dépendance que l’on redoute et l’autonomie que l’on idéalise, écrit Marie Dollé, il existe un troisième risque plus discret, celui de « rester immobile devant une marche que l’on aurait pourtant pu franchir avec juste un peu d’aide… fût-elle non humaine ».

L’immobilité! Voilà le risque dont à peu près aucune de nos chartes ne parle. Elles accordent — avec raison — beaucoup d’attention à la dépendance : la délégation, la paresse cognitive, la perte de contrôle, la facture environnementale. Mais cette prudence nécessaire a un effet moins visible : des équipes entières restent en bas de marches parfaitement franchissables, faute d’un cadre suffisamment rassurant pour expérimenter. Pendant ce temps, d’autres — destinations, institutions, organisations, concurrents — les montent quatre à quatre et apprennent par la pratique.

Marie Dollé a d’ailleurs une image pour ça : le vélo à assistance électrique. La batterie ne se contente pas d’adoucir la côte ; elle permet de pratiquer des trajets qui, sans elle, n’auraient jamais eu lieu. Transposez cette métaphore à vos équipes : combien de trajets n’ont pas lieu dans nos organisations touristiques parce qu’on a instillé la peur ou la méfiance des IAG dans nos équipes?

L’éthique, la vraie

En partageant le billet de Marie Dollé, j’écrivais ceci à mes collègues et néanmoins amis : « On ne parle pas souvent de nos postures individuelles devant les nombreux usages des IAG. À mon avis, ce sera le vrai sujet de l’éthique des IAG dans les prochains mois. »

Soyons juste : depuis quelques années, les réflexions sur l’éthique de l’IA ont fait progresser des enjeux essentiels, et les comités qui s’y consacrent ont mieux encadré la propriété intellectuelle, les droits d’auteur, la protection des renseignements personnels et, de plus en plus, l’empreinte environnementale. Ce travail est nécessaire. La Loi 25 n’est pas une option et quiconque a suivi un de mes ateliers sait que j’y impose une discipline des données stricte, non négociable et, disons-le, un brin fatigante.

Mais appelons les choses par leur nom : ça, c’est de la conformité, pas de l’éthique. L’éthique, c’est la réflexion sur ce qui est juste, bon et responsable de faire dans une situation donnée et elle vaut autant pour un individu que pour une profession, une organisation ou une institution. Or cette réflexion-là suppose une chose que nos chartes ne prévoient jamais : la pratique des situations. On ne peut pas trancher assis sur sa chaise ce qui est juste — ou pas — de faire avec un outil qu’on n’a jamais sérieusement pratiqué dans un cadre professionnel.

Et je l’avoue bien volontiers : je n’ai pas de doctrine définitive sur la « bonne » posture à adopter devant ces outils. La mienne bouge chaque mois — au rythme des modèles, des contextes qui s’étendent, des connecteurs qui se multiplient, des usages que je découvre et de ceux que j’abandonne. C’est précisément pour ça que le sujet mérite mieux qu’une liste de mises en garde : il mérite une conversation sérieuse et structurée.

Être la base sécure

Alors, à quoi ressemblerait une organisation touristique qui se comporterait en base sécure? Je n’ai pas de recette magique mais j’observe, dans ma pratique, quatre ingrédients qui reviennent chez celles qui avancent.

  • Un environnement institutionnel encadré, d’abord, plutôt que l’interdiction. Parce que l’interdiction ne supprime jamais l’usage : elle le déplace vers les comptes personnels gratuits, sans contrat, sans paramètres, sans traçabilité — le fameux « shadow AI », qui constitue le vrai risque de sécurité de nos organisations, très loin devant l’usage encadré.
  • Une règle des données claire, enseignée et répétée. Par la suite, on travaille sur la méthode, la structure et le raisonnement — jamais sur les données nominatives, confidentielles ou sensibles. C’est simple à énoncer, exigeant à tenir mais c’est le prix d’entrée non négociable.
  • Du temps d’essai – beaucoup de temps libéré – sur des tâches réelles, avec un droit à l’erreur explicite. Pas des démonstrations en vase clos ou des formations en salle de conférence : il faut travailler avec les vraies tâches, les vrais irritants, les vrais documents (non confidentiels, cela va de soi).
  • De l’accompagnement dans la durée, enfin. Parce qu’une posture ne se décrète pas dans un document-cadre : elle se construit, s’ajuste, se discute — entre collègues, avec un peu d’aide, même celle dont sont capables les IAG.

« L’appui d’aujourd’hui prépare l’autonomie de demain », résume Marie Dollé. J’ajouterais ceci, en toute modestie de praticien : une charte ne peut pas remplacer une base sécure ni l’expérimentation. Personne n’a jamais appris à nager avec des règles administratives, des chartes ou des arrêtés ministériels.

Et ensuite?

Dans les prochains mois, la plupart de nos organisations touristiques rédigeront — si ce n’est déjà fait — leurs principes d’usage de l’IA générative. Une suggestion amicale avant de dégainer le clavier : comptez vos verbes. Si « vérifier » écrase « explorer » à neuf contre un, vous n’êtes pas en train d’écrire un cadre d’expérimentation, vous êtes en train de rédiger les règlements de la piscine qui n’est même pas encore construite. Et des règlements qui immobilisent ne s’amendent pas à la marge : ils se réécrivent — depuis l’usage, et avec celles et ceux qui nagent déjà à divers niveaux de maîtrise.

Entre la dépendance qu’on redoute et l’autonomie qu’on idéalise, il y a en bas d’une marche des équipes immobiles qui n’attendent qu’un appui de votre part. Reste à choisir ce que nos organisations seront pour elles : des surveillantes… ou des bases sécures.

À méditer d’ici la prochaine charte!

P.-S. : est-il besoin de préciser que ce billet a été préparé, discuté, contredit et raboté avec l’aide des outils dont il parle, Claude au premier chef ? La marche était haute, l’appui disponible. Je vous laisse juger si j’ai exagéré!


Paul Arseneault, directeur de l’Observatoire de l’intelligence artificielle, des données et du tourisme (OIADT)
Texte signé n’engageant que son auteur.


Références

Lev S. Vygotski (1978). Mind in Society : The Development of Higher Psychological Processes, Harvard University Press — la zone proximale de développement y est formalisée au chapitre 6.

Heinz Kohut (1971). The Analysis of the Self, International Universities Press — la « frustration optimale » y est introduite, puis développée dans How Does Analysis Cure ? (1984, University of Chicago Press).

John Bowlby (1988). A Secure Base : Parent-Child Attachment and Healthy Human Development, Basic Books — dont la dédicace attribue le concept de « base sécure » à Mary D. S. Ainsworth, qui l’a introduit.

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